La villa zehrfussienne de Bourguiba (1954-1956)
"villa Bourguiba", daté du 27 janvier 1954.
En 1954, théoriquement persécuté et exilé, Bourguiba, commanda chez Zehrfuss, devenu après, l'un des plus grands architectes, l'etude d'une residence de 700 m2 qui sera construite à Tunis.
La Villa comportait un Mihrâb!
Bourguiba y habita juste quelques semaines, avant son investiture.
Au moment où sa carrière prend une nouvelle dimension –il commence à travailler sur les projets du CNIT et du siège de l'UNESCO-, Zehrfuss, ancien architecte de la Reconstruction, a donc construit dans un Protectorat français en Tunisie agonisant, une maison pour Habib Bourguiba, qui est alors un résistant, tantôt emprisonné, tantôt assigné à résidence, notamment sur l’île de Groix.
Propriété d'Habib Bourguiba, façade principale, avant-projet, architecte : Bernard Zehrfuss, 27 janvier 1954.
Source : IFA, Fonds Bernard Zehrfuss, Boite d'archives n°64.
© Académie d’architecture/ Cité de l’architecture et du patrimoine/ Archives d’architecture du XXe siècle, Paris.
Source : IFA, Fonds Bernard Zehrfuss, Boite d'archives n°64.
© Académie d’architecture/ Cité de l’architecture et du patrimoine/ Archives d’architecture du XXe siècle, Paris.
''C'est un article paru dans la revue l'Architecture d'aujourd'hui en 1955 qui me poussa à entreprendre des investigations. Un plan et un dessin de façade illustraient un court texte présentant une "maison Bourguiba" de Bernard Zehrfuss. Cette fois le prénom du propriétaire était mentionnée. Il s'agissait d'Habib. Et l'usage de l'indicatif présent ne laisser planer aucun doute : en 1955, le projet était encore en cours. Mon attrait pour ce projet grandissait mais les questions qui se bousculaient restaient sans réponse. Pourquoi cette maison n'a-t-elle pas été construire ? Est-ce l'accession au pouvoir de Bourguiba, quelques mois plus tard, qui avait mis un frein au projet ? Il fallait retourner aux archives. À l'IFA, toujours, je découvris des plans datés de mars et avril 1955, ceux-là même qui avaient été publiés par la revue L'architecture d'aujourd'hui, et d'autres de 1956.
Propriété Bourguiba, projet, plan du rez-de-chaussée, architecte : Bernard Zehrfuss, dressé le 4 mars 1955, modifié le 16 mars et complété le 28 mars 1955.
Source : IFA, Fonds Bernard Zehrfuss, Boite à rouleaux n°8.
© Académie d’architecture/ Cité de l’architecture et du patrimoine/ Archives d’architecture du XXe siècle, Paris.
Source : IFA, Fonds Bernard Zehrfuss, Boite à rouleaux n°8.
© Académie d’architecture/ Cité de l’architecture et du patrimoine/ Archives d’architecture du XXe siècle, Paris.
Au moment où sa carrière prend une nouvelle dimension –il commence à travailler sur les projets du CNIT et du siège de l'UNESCO-, Zehrfuss, ancien architecte de la Reconstruction, a donc construit dans un Protectorat français en Tunisie agonisant, une maison pour Habib Bourguiba, qui est alors un résistant, tantôt emprisonné, tantôt assigné à résidence, notamment sur l’île de Groix.
D'une architecture tunisienne à une autre
Le projet, Zehrfuss le peaufine pendant de nombreux mois. L’architecte est chargé de concevoir deux habitations, une villa et un pavillon, sur un terrain pentu situé dans le quartier de Montfleury supérieur à l'ouest de Tunis sur laquelle une splendide vue sur l’ensemble de l’agglomération est offerte. La villa, construite en bordure de la voie publique, est une grande demeure de 700 m2 qui accueille des espaces de réception et les appartements privés d’Habib Bourguiba. Au rez-de-chaussée, de la demeure se trouve une cour d’honneur avec galerie qui donne accès au hall d’entrée et à des garages et la pièce réservée au gardien qui ferment la cour. Au niveau supérieur, le rez-de-jardin, se situent les pièces de réception installées en enfilade : un grand et un petit salons, et la salle à manger. Un grand patio couvert à arcade les sépare la partie privée de la maison qui comprend : les chambres d’amis et l’appartement d’Habib Bourguiba qui regroupe une chambre, un bureau-bibliothèque et qui ouvre sur jardin privé agrémenté d’un bassin d’eau. À ce niveau, se trouve également un oratoire, éclairé zénithalement par un oculus. La maison est dotée d'un Mihrab (projeté dès le premier projet), et cette salle de prière est la seule pièce de la maison aux formes arrondies. Quant au pavillon qui occupe le fond du terrain et qui est d’une surface bien moins importante, près de 175 m2, il s'élève sur deux niveaux. Il est destiné à la femme du futur Président : Mathilde Bourguiba qui y a ses appartements.
Le projet, conçu entre 1954 et 1956, a évolué au fil des mois, en particulier le dessin des façades de la villa principale, qui est totalement contraint par l’orientation du terrain. Pour éviter de subir les vents chauds venant de l'ouest, l’architecte décide de fermer la façade qui donne sur ce point cardinal – il n'y a presque aucune baie et le jardin. Il traite la façade sur rue de manière très massive. Dans la première version proposée par Zehrfuss, un balcon qui court sur l'ensemble du premier niveau souligne la verticalité de la villa, qui est cependant atténuée parles cinq arcs plein cintre qui le ferme et les grands moucharabiehs qui s'y insèrent, mais aussi les voutes qui couvrent la demeure, et même les cinq arcs de la galerie du rez-de-chaussée. Dans la seconde mouture du projet, datée du 21 avril 1955, les moucharabiehs, qui ont vocation à être peints en bleu, sont conservés. Mais de nombreuses modifications sont proposées dans le but de renforcer la massivité de la façade par rapport à la première esquisse. L'architecte rehausse la façade sur rue, au niveau des pièces de réception, et avec elle le balcon. Le bandeau en saillie qu'il formait dans le premier projet est tellement agrandi que la façade semble dotée d'une seconde peau. La suppression des arcs qui fermaient initialement ce balcon, mais aussi celle les voûtes qui couronnait l'édifice renforce encore plus le caractère anguleux de la demeure.''
est historienne de l'art et chercheure post-doctorante à l'IRMC. Elle y coordonne deux programmes de recherche, Les villes maghrébines en situation coloniale XIXe-XXe siècles. Urbanisme, architecture, patrimoine et Les musées et lieux d’exposition au Maghreb et leurs publics (XIXe-XXIe siècles).
Pour citer ce billet : Charlotte Jelidi, « La villa zehrfussienne de Bourguiba (1954-1956) », Le Carnet de l’IRMC, 2 mai 2013. [En ligne] http://irmc.hypotheses.org/865
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